La légion des Alouettes

 

Ce mémoire est le fruit d’un travail de recherche que j’ai effectué de 2007 à 2009 à l’université de Franche-Comté, sous la direction du professeur François Favory.

Cliquer sur l’image de gauche permet de le télécharger en intégralité au format PDF. Les conclusions auxquelles je suis parvenu sont résumées ci-dessous.

Références bibliographiques :
GERARDIN (B.), La Légion des Alouettes, Mémoire de M2, Université de Franche-Comté, Besançon, 2009, 332 pages.

 

Résumé :

Suétone, dans sa biographie de César, nous apprend au détour d’une phrase la création d’une légion tout à fait exceptionnelle lors de la guerre des Gaules. Il écrit en effet que le proconsul a mis sur pied une légion de Gaulois transalpins portant le nom Alauda — qui signifie « alouette » en langue gauloise — et dont les soldats n’étaient pas des citoyens romains, puisque César leur a accordé « plus tard » (postea) la citoyenneté.

Qua fiducia ad legiones, quas a re publica acceperat, alias privato sumptu addidit, unam etiam ex Transalpinis conscriptam, vocabulo quoque gallico — Alauda enim appellabatur —, quam disciplina cultuque Romano institutam et ornatam postea universam civitate donavit. (Suet., Caes., 24, 2)

Il s’agit d’une information surprenante, car seuls les citoyens romains pouvaient servir dans les légions et nous n’avons connaissance d’aucun précédent dans l’histoire de Rome. D’autre part, nous savons que César était étroitement surveillé lors de ses opérations militaires et qu’il était plutôt dans son intérêt de donner une apparence légale à son action en Gaule. S’il n’avait pas le droit d’enrôler des pérégrins dans ses légions, il lui était en revanche tout à fait possible d’avoir recours à des troupes alliées, ce dont il ne s’est pas privé. A ces réserves préalables s’ajoute enfin le fait que la « légion des Alouettes », comme l’ont surnommée les historiens modernes, n’est jamais mentionnée dans le récit de la guerre des Gaules : ni par César, ni par aucun autre auteur antique.

Souvent qualifiée de « célèbre » ou de « fameuse », cette légion a fait l’objet de nombreuses spéculations depuis la fin du XVIIIe siècle. Les années passant, à force d’être répétées d’ouvrage en ouvrage, les hypothèses donnent parfois le sentiment d’être devenues de quasi-certitudes. La plus communément admise voudrait que la légion transalpine ait d’abord existé de façon informelle, sans porter de numéro. Elle aurait été formée en 52 av. J.-C. pour certains, en 51 pour d’autres, voire dès les premières années de la guerre des Gaules. Dans ses textes, César aurait passé sous silence l’existence de cette légion, du fait de son caractère illégal. Puis, à un moment indéterminé précédant la guerre d’Afrique, la légion des Alouettes serait devenue une légion régulière, à laquelle le général aurait attribué le numéro V. Elle correspondrait donc à la Ve légion du Bellum Africum, celle dont l’auteur anonyme raconte qu’elle s’est courageusement distinguée au combat face aux éléphants du roi Juba. Elle aurait ensuite combattu pour César en Espagne, serait passée sous le contrôle d’Antoine après les Ides de Mars et aurait suivi ce dernier en Orient, jusqu’à la bataille d’Actium. Cette unité d’origine césarienne serait donc la même que la « Legio V Alaudae » (ou « Legio V Alauda » ?), que nous connaissons grâce à des textes épigraphiques bien plus tardifs, dont ceux datables avec précision ont tous été gravés au milieu du Ier siècle de notre ère.

Une réouverture du dossier m’a progressivement amené, en les confrontant à l’ensemble des sources à notre disposition, à remettre en cause la validité de la plupart des hypothèses avancées au sujet de cette « légion gauloise de César ». Au terme de cette étude effectuée de 2007 à 2009, il ressort qu’elle est probablement l’une des moins bien connues des troupes légionnaires césariennes.

I – La « légion gauloise » de César : mythe ou réalité ?

La première partie de ce mémoire pointe les insuffisances des hypothèses successivement formulées au sujet de la « légion gauloise » de César. Les origines de cette unité peu orthodoxe ne sont évoquées qu’au détour d’une phrase de Suétone, dont la validité ne peut être confirmée par aucune autre source :

« Fort de ce succès, aux légions qu’il avait reçues de la République, [César] en ajouta d’autres levées à ses frais ; l’une d’entre elles fut même recrutée chez les Gaulois Transalpins et garda un nom gaulois, celui d’Alauda, mais il l’assujettit à la discipline des Romains, la pourvut de leur équipement et plus tard la gratifia tout entière du droit de cité. »  [1]

Comme le biographe des douze Césars ne donne pas d’indication sur le numéro de cette légion et puisque César lui-même ne mentionne jamais la « légion gauloise » dans ses Commentaires, les historiens ont d’abord supposé, puis considéré comme définitivement acquis, qu’elle devait correspondre à la Ve légion de son armée. Or s’il est incontestable qu’une Legio V Alaudae a fait partie de l’armée romaine de l’époque impériale, comme l’attestent une dizaine d’inscriptions datées du milieu du Ier siècle de notre ère, il n’existe en revanche aucune preuve permettant d’affirmer qu’il a existé, du vivant de César, une unité gauloise reconnue officiellement comme une légion, qui a porté à la fois le numéro V ainsi que le surnom Alaudae. Un examen rigoureux des sources amène au contraire à constater que l’unité évoquée par Suétone n’est jamais comptabilisée dans le nombre de légions que nos sources attribuent à César, mais aussi que la Ve légion de son armée a été recrutée dans la péninsule ibérique, sans doute parmi d’anciens soldats de Pompée. [2] En définitive, si rien ne s’oppose à l’idée que César ait pu faire appel à des soldats transalpins entraînés comme des légionnaires et récompensés par la citoyenneté romaine au terme de leur service — préfigurant ainsi le système des troupes auxiliaires mis en place à l’époque impériale —, il semble en revanche assez improbable qu’un corps de troupe composé de non-citoyens ait pu recevoir un numéro et être considéré comme une véritable légion de la République romaine. [3]

II – Les origines de la Ve Alaudae :

Au lendemain de la mort de César, Cicéron prononce plusieurs Philippiques dans lesquelles il dénonce avec force la création par Antoine d’une troisième décurie de juges. Selon l’orateur, cette décurie doit rassembler principalement des centurions, mais aussi d’autres hommes à la solde d’Antoine, à commencer par des soldats qu’il appelle à plusieurs reprises les « Alouettes ». Tandis que l’historiographie voit en ces derniers les anciens soldats transalpins de César, il est frappant de constater que, malgré des critiques virulentes contre le privilège que souhaite leur accorder son adversaire politique, Cicéron ne donne à aucun moment l’impression d’évoquer des soldats aux origines douteuses. L’orateur ne se prive pas de les attaquer sur leur rang social de centurions voire de simples soldats, qu’il estime incompatible avec la fonction de juges de la troisième décurie, mais à aucun moment il ne s’appuie sur un argument pourtant très efficace à Rome : celui de l’origine étrangère. Un argument qu’il ne se prive pourtant pas d’invoquer dans les mêmes discours, pour dénoncer le fait qu’un Athénien et un Crétois puissent eux aussi être nommés juges dans la même décurie. La deuxième partie de ce mémoire propose d’identifier les « Alouettes » à d’anciens légionnaires de César, qui auraient reçu un surnom rappelant leur long séjour en Gaule et auraient fini par se l’approprier, formant ainsi la Legio V Alaudae. [4] Une hypothèse qui pourrait être confirmée par l’inscription de C. Valerius Arsaces (CIL, IX, 1460), que les historiens considèrent être un ancien soldat d’Antoine démobilisé après Actium. [5]

III – Contribution à l’étude de la légion impériale :

La troisième et dernière partie de ce mémoire débute par une mise au point sur l’identité des légions qui ont porté le numéro V pendant la période triumvirale et les débuts de l’Empire : entre 31 avant J.-C. et la fin du Ier siècle de notre ère, les inscriptions font état d’une Legio V qui ne porte aucun surnom, d’une Legio V Alaudae, d’une Legio V Gallica, d’une Legio V Macedonica et d’une Legio V Urbana. S’agit-il d’unités toutes distinctes les unes des autres, ou bien de surnoms portés successivement par les deux Ve légions du Haut-Empire, l’Alaudae et la Macedonica ? Ce qui semble le plus vraisemblable est que trois légions portant le numéro V ont coexisté lors de la période triumvirale et que seules deux d’entre elles ont été conservées par Auguste suite à la réorganisation de l’armée impériale.

  • La Ve légion de César pourrait avoir été reformée par Lépide après la mort du général, à un moment où le futur triumvir était gouverneur de la Gaule transalpine. Le fait qu’elle ait été stationnée en Gaule expliquerait qu’elle ait porté le surnom Gallica pendant la période triumvirale. Elle aurait ensuite été envoyée en Orient, où elle aurait obtenu plus tard son surnom définitif : Macedonica. Cette hypothèse s’appuie notamment sur le fait que la Legio V Macedonica a pour emblème principal un taureau, qui indique une origine césarienne de cette légion impériale.
  • La Legio V Urbana serait une unité formée par Pansa en 43 avant J.-C. pour protéger Rome. Elle n’aurait pas été conservée par Auguste lors de la réorganisation de l’armée impériale.
  • Enfin, la troisième Ve légion serait la Legio V Alaudae d’Antoine, qui aurait été maintenue par Auguste dans son armée après Actium, mais sans son surnom. Bien que cela n’ait jamais été clairement affirmé auparavant, il apparaît que la Ve légion stationnée en Espagne puis en Germanie n’a porté aucun surnom dans les premiers temps de l’Empire et ce jusqu’au règne de Claude. Une étude des sources épigraphiques permet en effet de constater que toutes les inscriptions faisant état d’une Legio V Alaudae, lorsqu’elles peuvent être datées, sont soit contemporaines soit postérieures au règne de cet empereur, qui paraît être à l’origine de l’attribution du surnom Alaudae à la Ve légion de Germanie.

La suite de cette partie fait le point sur diverses questions qui se posent au sujet de cette Legio V, rebaptisée Alaudae au milieu du Ier siècle de notre ère : ce que l’on sait de son stationnement dans la péninsule ibérique puis en Germanie inférieure, la date de son transfert sur le Rhin, son ralliement à Vitellius lors de l’année des quatre empereurs et enfin sa disparition des sources… Chaque texte littéraire, chaque témoignage épigraphique est étudié et remis dans son contexte, de façon à proposer une synthèse complète sur ce que nous savons de la légion impériale. [6]

Étude épigraphique et annexes :

Le mémoire se conclut sur une étude de l’ensemble des textes épigraphiques connus pour la Ve légion, suivie d’annexes qui rassemblent les inscriptions de la Legio V Urbana et celles de la Legio V Gallica, puis des extraits de textes de natures diverses, donnant un aperçu de l’intérêt porté par différents auteurs francophones du XIXe siècle à la « légion gauloise » de César.

Notes :

[1] Suet., Caes., 24, 2 : Qua fiducia ad legiones, quas a re publica acceperat, alias privato sumptu addidit, unam etiam ex Transalpinis conscriptam, vocabulo quoque gallico — Alauda enim appellabatur —, quam disciplina cultuque Romano institutam et ornatam postea universam civitate donavit. Le texte latin comme la traduction sont tirés de l’édition française de référence : Suétone, Vie des douze Césars, tome I, trad. H. AILLOUD, Paris, Les Belles Lettres, 1931.

[2] GERARDIN (B.), La Légion des Alouettes, Besançon, 2009, chapitre I : « Une légion absente des sources » (pp. 23-50) et chapitre II : « Les origines de la Ve légion » (pp. 51-108). Sur la Ve légion d’Espagne, voir en particulier les pages 72 à 98.

[3] Les historiens ont longtemps pensé que de nombreuses légions, qu’ils appelaient les légions vernaculaires, avaient été formées de pérégrins dans les derniers temps de la République. Cette théorie reposait sur deux piliers : la Legio Vernacula — dont on estime désormais qu’elle devait être composée de citoyens romains établis en Espagne — et la Legio Alaudae, qui semble avoir été un précurseur des troupes auxiliaires plutôt qu’une véritable légion. Dans le cas de cette dernière, l’utilisation du mot « légion » par Suétone serait peut-être à rapprocher de l’abus de langage qui amène les auteurs du Corpus césarien à qualifier de « légions » les corps de troupe formés à la romaine par les rois clients de Rome, comme Bogus, Deiotarus et Juba (BAlex, 62, 1 ; 68, 2 ; BAfr, 1, 4 ; 59, 2).

[4] GERARDIN (B.), La Légion des Alouettes, Besançon, 2009, chapitre III : « Antoine, Cicéron et les Alouettes » (pp. 115-193).

[5] Avec le recul, j’aurais tendance à me montrer un peu plus prudent que dans mon mémoire avec l’idée que l’épitaphe appartient à un ancien soldat d’Antoine. Si le cognomen « Arsaces » peut effectivement être lié à une participation de ce soldat aux campagnes menées par Antoine contre les Parthes, il ne permet pas à lui seul de déboucher sur une véritable certitude.

[6] GERARDIN (B.), La Légion des Alouettes, Besançon, 2009, chapitre IV : « La légion sous le règne d’Auguste » (pp. 196-229) et chapitre V : « La légion en Germanie inférieure » (pp. 230-262).

1 réflexion sur « La légion des Alouettes »

  1. Chris Dulon

    Un travail fouillé, que j’ai eu l’occasion de consulter.
    Le point le plus intéressant (subjectivement): les lignes concernant la disparition de cette unité, ce qui a fait couler beaucoup d’encre depuis des décennies -voire des siècles…

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